Mardi 11 mars 2008 2 11 /03 /2008 15:29

Les aventures d'Arthur parraissent en feuilleton dans la Cagouille depuis le numéro 5. En voici les premiers chapitres pour ceux qui prendraient la série en route.

Histoire d’Arthur Ganipote

Artur-Gani.jpg



                           Si quelqu’un disait d’Arthur Ganipote qu’il n’était pas un brave homme, il pourrait être traité de menteur sur le champ. Bien que poltron et taciturne, peu éveillé et manquant parfois de discernement, il était fort bon camarade. Et qui peut se targuer de pouvoir se passer d’un  bon camarade, ne pas éprouver le besoin de s’entourer de compagnons joviaux avec qui traverser les forêts et les cours d’eaux et boire une chope ou un jus de pomme celui là est un menteur ou un âne, Arthur raffolait du jus de pomme. 

On le trouvait souvent assis sur une souche, la pipe à la bouche et Le Seigneur des cagouilles à la main car c’était son ouvrage préféré. Loin de moi l’idée d’insulter Arthur, mais c’est vrai qu’il portait un chapeau du plus mauvais goût, d’autant qu’il ne s’accordait pas du tout avec le reste de son accoutrement. Ce chapeau, mi haut-de-forme, mi bonnet de bain, était en champignon, ce qui fait qu’il n’était commode ni pour la pluie, ni pour le soleil.  Il portait une tunique d’un vert foncé douteux et un gilet sans manche en peau de renard, une ceinture de cuir entourait son ventre déjà un peu gonflé pour son âge, (mais ça arrive à des gens très bien !) et un pantalon de velours râpé qui se terminait par une paire de chaussures dépareillées  comme on les porte en Saintonge. Comme il ne se changeait pratiquement jamais, nous voilà un Arthur habillé pour tout notre récit. 

On ne lui connaissait pas de métier particulier mais on le voyait souvent aidant un ami dans sa tâche ici ou là. De plus, Arthur était un homme qui savait se contenter de peu et qui, en dehors de sa passion nouvelle pour la poterie et le chant, ne demandait rien à la vie. Son nom, il le tenait de sa grand mère: Geneviève Ganipote car c’était elle ! Certains n’ont peut être pas connaissance de cet illustre personnage. Mais si je commence à raconter ça, on est pas rendu à Loches ! Bon, ça va, profitons de ce que la Cagouille soit un animal qui peut prendre son temps pour perdre le notre.

Geneviève Ganipote fut, avant d’être la grand-mère d’Arthur, une bien belle jeune femme à la taille fine, le geste sûr et gracieux, une tenue qui force le respect, une poitrine généreuse, un regard profond assumé par des yeux d’un bleu foncé intense qui faisaient peur aux marins mais j’ai pas bien compris pourquoi. Or je ne suis pas le seul à trouver Geneviève jolie et figurez vous qu’elle avait un nombre conséquent de prétendants. Dix sept pour être précis. Etant fille de ferme ostréicole, la demoiselle ne se voyait pas d”avenir en dehors de la Saintonge, et n’espérait pas devenir très riche. Elle rêvait cependant secrètement d’épouser le riche prince qui avait un castelet sur les hauteurs du Platin, d’où on pouvait admirer le Pont du Diable. Mais après quelques entrevues, elle s’était rendue compte qu’il n’était qu’un “chaud local”, un saintongeais de souche douteuse qui passait le plus clair de son temps à plat ventre sur une planche en bois en jouant dans les vagues.

Ce qui rendait fous les prétendants de Geneviève, c’était le ton mat de sa peau, si épicé et si rare dans nos contrées. Elle le tenait de sa mère, Tina Soujonou, beauté orientale qu’Urbain Soujonou avait rencontré lors de la campagne des Krsiputt, mais c’est une autre histoire. Tina voyait sa fille éclore, et même si elle fermait ses yeux souriants sur les comportements généreux de sa fille, elle ne pensait pas moins qu’il était temps de marier la Geneviève. Elle partit donc à cheval en direction des marais, pour se rendre à la “Taverne des maris”.

Lorsqu’elle referma la porte de sa maison, elle se sentit faible pour la première fois de sa vie. Enfin, sauf une fois lors de l’histoire du papillon du père François, ou lors de sa chasse au trésor avec ses cousins, ou lorsqu’elle sortait les nuits d’étés, la rencontre d’Urbain aussi l’avait ébranlée… Bref, elle n’en menait pas large. Elle avait entendu tellement d’histoires sur cette taverne, où de viles femmes venaient brader la vertu de leur fille, on disait aussi que sous le plancher vétuste de cette bicoque, il y avait plusieurs sous sols où les gens de bien ne devaient jamais s’aventurer. On disait aussi que le chemin qui y menait était fort périlleux. Et cela, elle venait d’en faire l’expérience, et avait maintes fois risqué d’abîmer son cheval dans des fossés béants, certains remplis de serpents, de ragondins, de loutres. C’était certes un lieu méprisable, la mauvaise bière y coulait à flot, le pineau y était consommé sans modération, et seuls les plus vieux ou les plus fortunés avaient droit au cognac (ou cougna) que les premiers buvaient silencieusement au comptoir, et les seconds en riant fort sur des chaises en bois finissant. 

On y retrouvait toutes sortes d’hommes, peu de femmes, de différents corps de métiers, mais Tina ne voyait rien de cela. Sa décision la guidait, elle ne pensait plus. Elle reconnut très vite Louis, lui aussi ostréiculteur, riche, dans la force de l’âge et qui rendait parfois visite à Geneviève. Il s’apprêtait à lancer une fléchette dans l’intention de clouer une libellule au mur tandis que deux de ses camarades attrapaient des mouches a mains nues. La vielle à roue et le violon ajoutaient au vacarme des jeunes gens, l’épaisse fumée de tabac et de tourbe couvrait l’arrivée de Tina. Elle arriva à hauteur de l’oreille de Louis et lui murmura quelques mots. Ses yeux (à Louis) s’écarquillèrent, sa bouche  qui restait ouverte servit quelques secondes de cage à une mouche rescapée des mains d’un des comparse, sa gorge émit un son strident. Geneviève était mariée. Tina quitta très vite la taverne, et tarda à reprendre son souffle. A la lueur des bougies de l’endroit, elle s’était rendue compte à quel point Louis était gauche et creux.  Avait elle bien fait ? N’avait elle pas perdue sa fille ? Et Urbain, qui aimait tellement sa Geneviève, qu’en dirait-il ? La mort dans l’âme, elle rentra sur le cheval de quelqu’un d’autre, le chagrin le lui ayant fait confondre avec le sien. Elle fut de retour à l’aube.

Urbain descendit les escaliers, puis bu un demi litre de rouge avant de sortir de chez lui. Alors qu’il entrait dans l’écurie, il trouva à la place de son vieux canasson, un superbe étalon oriental à la robe sans pareille. Il fut pris tout de suite d’affection pour cet animal venu du grand Est et qui lui rappelait la campagne des Ortutis. Il grimpa les escaliers dans l’autre sens et réveilla sa femme pour lui demander d’où venait ce changement. Paniquée, elle dévoila qu’elle s’était la nuit précédente, rendue à la taverne. Sans en entendre plus Urbain s’écria :
_« Dieu soit loué, gloire à ma femme, elle qui a échangé ma fille contre un si beau cheval. »
Et il l’enlaça tendrement, tandis qu’elle pleurait doucement, ne pouvant dire la vérité. Des qu’elle trouva un moment, elle entraîna sa fille à part et lui avoua son terrible secret. Geneviève pâlit, et attendit la suite. Tout à coup, elle se dressa sur ses pieds (elle devait être assise j’imagine) :
_« Et il s’appelle Louis, tu es bien sure ? »


A suivre dans les prochaines cagouilles

Par SUPERCAGOUILLE - Publié dans : archives de la cagouille
- Voir les 0 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés